L'enfant du Staten Island Ferry

Publié le par pascal-querou-le-blog-auteur

P. QUEROU

  Sur le pont du Staten Island Ferry Photo P.QUEROU

 

J'ai figé cette image en  Mai 1983.  A l'époque j'étais un intégriste du négatif noir et blanc. Et croyais que le monde possédait vraiment cette étrange beauté irréelle, que mon imaginaire avait pillé dans des films et des albums photographiques monochromes, d'auteurs d'avant et d'après guerre de ce XXeme siècle.

Je n'étais pas encore entré dans l'âge d'homme et le regard que je portais sur mes contemporains se présentait neuf et plein d'espoir. J'avais quitté Paris pour fuir des études de droit qui m'ennuyaient prodigieusement. Et profitai d'une amourette avec une New-yorkaise excentrique rencontrée en Italie, pour m'installer quelques mois dans son appartement. Elle étudiait à la Colombia Université et habitait  sur la 122 West entre Broadway et Amsterdam Avenue. Je me plaisais dans son quartier situé à quelques blocs de Harlem.  Et  j'adorais aller acheter, tard le soir, de la crème glacée au supermarché du coin dans lequel ça sentait le rhum et la cigarette.  Et où les tôliers portoricains faisaient cracher d'un énorme ghetto, des airs de salsa, et vous servaient les yeux bien brillants, en esquissant quelques pas de danse.

Insouciant, je musardais chaque jour en explorant  un peu plus le sud... Upper West Side, Midtown, Chelsea, West Village, Soho, Little Italia, Chinatown...

Je me déplaçais à pied, en métro, en bus, en taxi, et j'avais le sentiment qu'une sorte d'intimité s'instaurait entre nous. Et un matin ensoleillé, je décidai d'aller me promener en bateau. Je descendis jusqu'au Financial District, m'attardai devant les tours jumelles du World Trade Center, que je trouvai vertigineuses, mais quelconques et rejoignis le terminal du Staten Island ferry situé à côté de Battery Park.

Lorsque la navette s'ébranla à moitié pleine pour quitter Manhattan, les gens, des locaux pour la plupart semblaient heureux et détendus. Le ciel était bleu, et une brise marine venait fouetter mon visage. Et toute cette lumière qui n'arrivait pas à pénétrer jusqu'au coeur de la ville, me fit du bien.

Je regardais la ligne d'horizon de la Battery s'éloigner, mais je restais impressionné par tous ces buildings qui diminuaient à peine et continuaient à se dresser tels des géants au dessus de l'océan. Fébrile, je prenais des photos comme pour m'approprier ce bout de la ville. Un moment je me retournai pour allumer une cigarette et changer de rouleau. C'est là que je vis ce vieux couple et cet enfant qui ne lâchait pas les gratte-ciels des yeux.  Et que je les shootai aussitôt le film amorcé, sans trop savoir pourquoi...

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Publié dans Histoires de photo

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