L'ombre d'Arafat.
La Mouqata'a. Photo T.Flamand
Quand ils purent enfin accéder à la Mouqata'a, ce 1er février 2002, des gardes armés les firent entrer dans une petite salle d'attente qui sentait le tabac froid. Et leurs demandèrent, aimables, de patienter un instant. Thierry savait que les orientaux n'avaient pas la même notion du temps que nous, et se doutait qu'ils allaient passer un long moment dans cette pièce. Mais cela l'indifférait, car être ici ou ailleurs ne changerait rien à la profonde douleur qui le ravageait depuis tant de temps maintenant...
La compagnie de Charles l'apaisait. Ils avaient déjà travaillé ensemble, et il appréciait l'humilité dont ce journaliste français faisait preuve.Ce n'était pas comme d'autres, inconsistants et prétentieux, qui ne pouvaient s'empêcher d'aboyer leur ignorance à tout bout de champ en affichant leur sale arrogance. Et puis lorsque Charles parlait, on l'écoutait avec attention car chacun de ses mots avait du sens et s'inscrivait dans une réelle intention humaniste...
On leur apporta assez rapidement du thé et des biscuits, et une certaine émotion transparaissait sur leurs visages. Mais Thierry demeurait enfermé dans cette souffrance qui le tenaillait depuis ce 19 juillet 2001, et par moment il se demandait ce qu'il était venu faire dans cette région du monde où ne régnaient que la haine, la mort et la barbarie. Et durant une fraction de seconde il eut envie en regardant la Kalachnikov que le gardien tenait fermement entre ses mains, de faire un mouvement brusque pour qu'on lui tire dessus. Mais il aspira fortement sur sa cigarette et avala sa tasse de thé.
Néanmoins, il sentait que cette rencontre organisée par Charles pour CBS n'était pas comme les autres. Et après deux bonnes heures, il se surprit à écouter attentivement ce que se racontaient ses quatre compères. Samia l'interprète sexagénaire, évoquait la fuite de sa famille de Jaffa en 1948, qui avait du se réfugier en Algérie, sous l'oeil embarrassé de la correspondante arabe anglophone du Sunday Time qui fumait la pipe, et dont il ne se souvenait déjà plus du nom...
Puis un long moment après, Marouane Bargouti apparut dans la pièce. Il salua chaleureusement Charles qu'il prit dans ses bras, et l'embrassa comme un ami cher. Et ils se mirent à palabrer en arabe. Des voix ainsi que des bruits de pas et d'armes qui s'entrechoquaient, résonnèrent d'un coup dans le corridor. Tout le monde se leva, et les gardes les accompagnèrent jusqu'à une sorte de petit hall. Là des officiels les accueillirent de manière très solennelle. Puis les introduisirent dans une grande salle à manger.
Une immense table recouverte de mezze se dressait devant eux, et ce n'est que lorsque les autres prirent place, que Thierry aperçu le petit homme. Il ressemblait à un vieillard fragile et maladif, et ce fut grâce à son costume militaire et son légendaire keffieh, foulard traditionnel représentant un filet de pécheur de Jaffa, qu'il réussit à le reconnaître. Et il éprouva alors contre toute attente un curieux sentiment. Il n'était pas spécialement admirateur de ce vieux guerrier qui avait du sang sur les mains et qui se battait depuis 50 ans pour donner un état à son peuple, mais il se sentit transporté lorsque cette légende plongea longuement ses yeux dans les siens.
A table, situé face à lui et à côté de Bargouti, Thierry se sentit tout petit. et lorsque Yasser tremblotant, leurs souhaita un "bon appétit", en français, et qu'il partagea la chorba et ses mezze favoris avec eux, il eut l'impression d'être avec des proches. Un étrange silence régnait, mais pas un de ces silences pesants et malsains... Plutôt de ceux qu'on accorde aux grands hommes qu'on ose déranger. A plusieurs reprises, le vieillard plongea son regard doux et vitreux dans le fond de la prunelle de chacun de ses invités, et Thierry n'en revenait pas d'être aux côtés de cette ruine d'homme qui avait reçu conjointement le prix Nobel de la paix avec Yitzhak Rabin et Shimon Peres. Mais qui ne possedait toujours pas de Nation pour son peuple, reconnue par la communauté internationale, et qu'une meute d'ennemis assiégeait...
L'interview se déroula rapidement, immédiatement après le diner qui dura peu de temps finalement. Thierry le photographia à plusieurs reprises. Et le lendemain à Jérusalem où c'était Shabbat, dès qu'il se reveilla, il profita de cet étrange calme qui régnait, et nota dans un petit carnet qu'il remplissait parfois :
"Ma rencontre avec Arafat restera un souvenir inoubliable. Pour la première fois depuis que mon fils Léo est mort, pendant une heure je n'y ai pas pensé."