J'irai cracher sur les banques...
Paris Octobre 1983.Champs de Mars. Photo P.QUEROU
Ce jour là, rien n'allait. Ma mère était partie en pleurs chez le vétérinaire faire piquer son vieux chat Pistou, et une employée de ma banque où j'avais ouvert mon premier compte quelques années auparavant, venait de me sermonner au téléphone pour un découvert de 57 francs et 23 centimes. Environ 10 euros. Et exigeait le recouvrement de la dette avant cette fin de matinée.
A l'époque on pouvait encore parler à ces gens là. Nul besoin comme aujourd'hui, de batailler des heures durant avec son clavier téléphonique pour vous confier à une anonyme voix oiseuse, sourde à vos complaintes, froide comme une machine et facturée à prix d'or. Pendant que la procédure continue de vous hacher menu...
Mais la doctrine était déjà la même. Car aussitôt qu'on me fit entrer dans le bureau du directeur de l'agence, j'eus tout de suite le sentiment en plongeant mon regard dans le sien, de n'être qu'un sous excrément de chien...
L'homme, dégarnie, la petite quarantaine, portait un costume sombre et avait mauvaise haleine. Et m'expliqua d'un ton impérieux que ce n'était pas la première fois que mon compte virait au rouge. Il omit néanmoins de préciser que ce dernier était régulièrement alimenté, qu'il s'agissait chaque fois de sommes vénielles, qu'elles avaient toujours été très vite remboursé, et qu'elles avaient enrichi son employeur, vu le taux d'usure et les pénalités exorbitantes que tous ces genres d'établissements pratiquaient pour plumer le canard... Et il continua, m'annonçant avec la conviction d'un juge qu'il avait décidé de m'interdire de chéquier.
Le jeune homme orgueilleux que j'étais, se sentit injustement humilié... c'était la première fois qu'on me traitait ainsi depuis que j'étais devenu adulte. Je contestai alors cette décision injustifiée, et montrai le bordereau du chèque que je venais de déposer au guichet. Et quand il vit le montant de la somme, modeste, mais qui couvrait très largement celui de mon déficit, il se dit désolé avec une pointe d'arrogance qui en disait long sur la considération qu'il me portait, mais n'annula pas son acte pour autant, qui automatiquement me dépouillait de quelques francs. Il déclama ensuite que cela me servirait de leçon, et précisa que ce matin là il était de mauvaise humeur.
Je restai interdit et décontenancé. J'eus envie de le frapper. Mais me contentai de lui cracher au visage. Puis je tournai mes bottes, et partis en claquant la porte de son bureau.
Dans la rue Cler, je marchais d'un pas rapide pour me diriger vers le Champs de Mars. Et songeais à ces milliers de personnes que les banques détroussaient chaque jour. Cela représentait des milliards, Et ça me dégoûtait de constater que cette vaste escroquerie constituait la voûte principale de notre système de vie. C'était idiot mais pour la première fois il me sembla apercevoir distinctement un des visages communs du capitalisme.
Arrivé dans l'allée cavalière, je ralentis le pas, et me sentis plus calme, mais cette problématique me taraudait. C'est à cet instant là qu'apparurent cette femme et cet enfant qui conduisait son cheval de bois. Je les regardai longuement. Et sans savoir pourquoi, je me mis à envier ce petit garçon que rien ne dérangeait.
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