Les risques du métier.

Publié le par pascal-querou-le-blog-auteur

kosovo-T.FlamandGloxxan Mars 1998. Photo Thierry Flamand

 

Sur ce genre de coup, il partait presque systématiquement avec les mêmes compagnons. Dans un pays en guerre, la complicité était essentielle pour la survie du groupe. De toute façon, ces missions là, revenaient le plus souvent à un cercle d'initiés qui se cooptaient. Les autres, une large majorité, s'arrangeaient toujours pour passer au travers...

La voiture, que conduisait Laurent, sur une route presque vide, et qui avait été stoppée et contrôlée trois fois depuis Pristina par des policiers serbes, nerveux et alcoolisés, se dirigeait vers le monastère de Decani. Ils venaient de traverser Pec, se trouvaient sur le point d'atteindre leur destination.

Le maître de la place, Sava, les accueillit avec une commisération singulière. Mais ils ne prirent pas vraiment le temps de s'imprégner de ce haut lieux de pèlerinage orthodoxe où s'érigeait la plus grande église médiévale des Balkans. Et torchèrent en moins d'une heure, un sujet standard d'une minute trente pour le 13 heures de manière quasi mécanique, sans même jeter, un regard sur les précieuses fresques byzantines qu'elle renfermait...

Dans la petite ville de Decani, ils s'apprêtaient à déjeuner au restaurant, lorsque des villageois braillards les interrompirent. Pour expliquer à Syle, l'interprète albanais,qui leurs traduisit immédiatement, que des soldats serbes commettaient des exactions à quelques kilomètres de là. Ils renoncèrent au repas sans vraiment se poser de question, et décidèrent de se rendre sur place.

La route prit alors une allure différente, comme si tout devint, figé et silencieux. Le véhicule, croisa successivement deux hameaux désertés et parsemés de quelques silhouettes floues et tourmentées... Puis ralentit, lorsque se fit entendre au loin des bruits sourds d'explosions et d'armes automatiques. Un groupe d'hommes apparût enfin sur le côté, après quelques centaines de mètres et ils stoppèrent pour s'informer.

Des kosovars venaient de se faire tuer dans un village un peu plus haut, par la police serbe. Et on les traita de fou, lorsque Syle,  leur demanda comment s'y rendre.

A l'arrière de la Lada, son Leïca en main, comme les autres d'ailleurs, il n'éprouvait aucun sentiment d'inquiétude ou de peur, . Ils pensaient tous que les serbes avaient dressé des barrages, et qu'au pire ils les empêcheraient de passer. Et puis ils étaient journalistes, français de surcroît. Pourquoi s'en prendrait-on à eux?

Mais la route, truffée de nids de poule, se présentait déserte et étrangement calme. Et lorsqu'ils pénétrèrent dans Gloxxan qu'on prononce "Glodjan", ils eurent l'impression qu'aucune âme ne vivait plus là. Mais soudain des coups de feu retentirent... Ils n'étaient pas visés. Cela venait d'un peu plus loin, et très vite, des serbes en uniformes  surgirent, et leurs firent signe de s'arrêter en les pointant méchamment de leurs kalachnikov...

Sur le coup, ils ne comprirent pas bien ce qui se passait, mais percutèrent qu'ils venaient de se jeter dans la gueule du loup. Les types qui leurs faisaient face, paraissaient fébriles mais déterminés à tirer, et c'était la première fois de son existence que des hommes étaient en position de le tuer en vidant leur chargeur sur lui. Il se sentit alors irrésistiblement envahi par la peur, et retînt son souffle un long instant comme pour ne plus rien sentir. Et au lieu de penser à ses proches comme dans les films, il songea sans savoir pourquoi, à la fameuse prime de risques de 700 francs     ( un peu plus d'une centaine d'euros )  que France 2 allouait à l'époque chaque jour, à ses employés qui acceptaient ce genre de missions périlleuses, et qui rendaient jaloux certains de ses chefs toujours bien installés derrière leur bureau, et la plupart des planqués qui se la coulaient douce. Et il se rendit compte alors de l'absurdité et de l'insignifiance que représentait cette misérable somme en comparaison de sa vie qu'il crût en cet instant précis finie...

Jean-Jacques, sortit sa caméra par la fenêtre avant du passager, pour montrer qu'ils n'étaient pas des soldats armés, mais des journalistes de télévision. Il sortit également son appareil photo, et Laurent stoppa l'auto.

Un grand type se rua sur sa portière et l'arracha de son siège et lui donna un violent coup de crosse dans le dos. Et ils se retrouvèrent tous les quatre, mains en l'air, plaqués contre la tôle du véhicule. Laurent protestait en criant "journalistes français, journalistes français", tandis que les autres ne disaient mot...

Il entendait son coeur cogner dans sa poitrine et se préparait à être abattu comme un chien. Mais une roquette explosa à moins d'une dizaine de mètres d'eux. Suivie de rafales de kalachnikov. Alors les miliciens se retranchèrent en fil indienne vers une rue adjacente, En les embarquant de force. Et les poussèrent contre un mur de briques rouges.

Ils saisirent alors que ces types subissaient une attaque de L'UCK, "l'armée révolutionnaire du Kosovo", et qu'ils étaient arrivés au plus mauvais des moments.

Au bout d'une demi heure, les tires cessèrent, et d'autres policiers serbes apparurent. Ils les dévisagèrent avec mépris, et l'un d'eux tourna son arme dans leur direction. Il avait des grands yeux bleus qui brillaient d'une étrange férocité, et semblait avoir tuer beaucoup déjà, par pur plaisir. Mais il bluffa et fit apparaître comme par magie une bouteille de Pivo qu'il ouvrit avec ses dents. Et recracha, en éclatant d'un rire gras, la capsule vers eux...

Environ une heure plus tard, les miliciens les autorisèrent à repartir. Non pas vers Decani, mais vers les positions de l'UCK. Afin qu'ils servent "d'éclaireurs"...

Ce n'est que le lendemain, lorsqu'ils revinrent sur les lieux presque déserts de leur disgrâce, qu'ils réalisèrent que ce n'était ni leur caméra, ni leur statut de journaliste qui leurs avait sauvé la peau, mais seulement les plaques d'immatriculation de la Lada qui commençaient par BG. Belgrade.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Histoires de photo

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