Un monde à part

Publié le par pascal-querou-auteur

Staten-Island-Ferry-serie 1982

  Photo P.QUEROU

 

Melbourne fait partie de ces villes qui vous mettent toujours l'humeur au beau fixe, surtout lorsque Janvier s'abat sur l'hémisphère nord. Et que Paris et ses provinces, bloquées par de banals flocons de neige, découvrent par la voix de ses médias anxiogènes que l'hiver est une saison glacée, que mon grand père appelait autrefois dans son jargon de paysan, la Grande Dame Blanche...

Et cette année là, une vague de chaleur exceptionnelle s'était emparée, durant quelques jours, de la métropole australienne, au climat pourtant réputé plus frais qu'au nord. Si bien qu'avec des températures dépassant les 40 degrés, des matches de tennis du prestigieux Australian Open, avaient été interrompus...

Mais cette  touffeur qui finit par se transformer en une voluptueuse tiédeur, rendait léger...

Et me plongea instantanément durant tout le séjour dans une sorte de torpeur irréelle...

Dans ce curieux bout du monde, au noyau désertique, le vieux continent semblait n'être qu'un point insignifiant de l'autre côté de la planète où, seul Londres brillait encore d'un faible éclat.

Les vestiges de l'empire anglo-saxon fièrement préservés au milieu des building de verre et d'acier, rappelaient une vague filiation avec le vieux monde, mais la cité qui s'étendait sur le pourtour de la baie de Port Phillip fuyait vers l'océan, où se dressaient, le long de la cote, de discrètes villas contemporaines.

Des asiatiques, en nombre, lui apportaient cette caution cosmopolite qu'elle revendiquait dans ses catalogues touristiques. Comme pour faire oublier sa honteuse politique de discrimination ethnique pratiquée par le passé. Et les aborigènes qu'on feignait de respecter pour ne plus paraître barbare, s'exposaient dans certains quartiers avec leur légendaire artisanat, pour le plus grand bonheur des touristes écervelés. En donnant le sentiment d'avoir vendu leurs âmes au diable...

Mais le soleil intense qui rayonnait au dessus des têtes partout dans ses artères spacieuses, ainsi que le flegme qui guidait les passants aimables, dont l'unique soucis était de se protéger de cette brûlante lumière, rendait l'atmosphère chimérique...

Sur le vaste site du " Grand Slam of Asia/Pacific",  les gens donnaient  l'impression d'assister à une fête nationale. Comme si durant cette quinzaine, les divagations de la petite balle jaune, devenaient essentielles à la destinée humaine..

On venait, chargé de banderoles, drapeaux, ou autres minuscules babioles, en famille, en couple, entre amis, ou seul. La tête recouverte de casquettes et le plus souvent de chapeaux colorés avec de larges rebords. Et la peau badigeonnée de crème anti-uv et les yeux systématiquement abrités derrière des lunettes sombres, on musardait de court en court...

S'attardant parfois devant une échoppe sponsorisée, pour lécher une crème glacée, croquer dans une saucisse ou avaler un grand verre de bière ou de soda...

Beaucoup traînaient dans la boutique officielle du tournoi, et achetaient sans compter des objets absurdes pour posséder une parcelle illusoire de leurs idoles. Et d'autres encore, plus frénétiques, faisaient la queue devant les petits guichets des bookmakers, pour engager des paris sur n'importe quoi...

Mais les jours de grandes affiches. tous ceux qui n'avaient pas accès aux gradins de l'Arena, se réunissaient à deux pas, autour d'un écran géant . Et confortablement installés sur des sièges en aluminium, ou allongés sur la large pelouse verte, appréciaient en connaisseurs les figures maîtrisées des joueurs...

Côté presse,on se délectait. Nous n'avions qu'à penser tennis. Loin de la mécanique rébarbative des JT, qui plonge sans cesse dans le flot continu des tares de notre société malade...

Installés dans un jardinet enclavé sous le "Rod Laver", ombragé, et impeccablement aménagé, avec toutes les principales télévisions du globe. Volages, nous enchaînions, pieds nus sur le gazon, les interviews des joueuses et des joueurs, qu'un intermédiaire zélé nous présentait après chaque matche. Et qui rabâchaient toujours la même chose...

Une ambiance frivole régnait, mais on se prenait beaucoup plus au sérieux à l'intérieur, dans l'immense salle de rédaction climatisée, réservée à la presse écrite. Les mots étant sans doute plus difficiles à générer que les images...

Mais tout se débridait chaque jour vers les 16 heures, lorsque des commis dressaient sur une immense table le buffet offert quotidiennement par un célèbre fabriquant de bière...

Rejoints par tous leurs confrères des télés et des radios, ils laissaient soudainement tout en plan, et se précipitaient alors tous ensemble sur les victuailles. Ils se servaient par poignée entière, se bousculant comme des miséreux devant du pain, et se baffraient comme s'ils sortaient d'un jeûne de plusieurs jours. Puis après seulement quelques minutes, quand il ne restait plus que des miettes et des détritus, ils retournaient apaisés à leurs tables de travail.

Parfois, nous allions faire avec mes deux compères une longue promenade en voiture. Histoire de rompre...

On remontait la baie en suivant la côte. Puis on s'arrêtait sur une plage parsemée de jeunes gens souriants et sportifs. On regardait, assis sur le sable chaud,  passer les ferry-boat qui se dirigeaient vers la Tasmanie. Et on allait se baigner en se demandant pourquoi nous n'avions pas la tête à l'envers...

Et le matin, où nous quittâmes notre hôtel situé face à la Yarra River pour nous rendre à l'aéroport, j'étais un peu triste assis à l'arrière de l'auto que Frédéric conduisait. Nous traversions la ville et mon regard se perdait sur les fils de l'alimentation électrique des trams, qui se croisaient et s'entrecroisaient  à l'infini sur le bleu du ciel. Et sans vraiment me l'expliquer, je me sentais déjà nostalgique...

 

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Histoires de photo

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