Francis
Photo.T.FLAMAND
Il l'avait déjà aperçu au Casino dans la file d'attente de la caisse avec quelques bricoles sur le tapis roulant. Mais c'est dans un bar du village voisin, qu'il le rencontra un soir. Assis sur un tabouret collé au zinc, il buvait un coup peinard. Sa corpulence l'avait immédiatement impressionné, et la première question stupide qui virevolta dans son esprit, en appréciant cette imposante masse de chair, fut celle de son poids. Le type dépassait allégrement le quintal... et c'est ce qui le poussa à lui adresser la parole.
Il s'appelait Francis, avait grandi et vivait dans la région. Il travaillait comme ouvrier agricole au château du Bartas, qui appartenait maintenant à un riche hollandais.
Francis était peu loquasse. Il lui arrachait quasiment chaque mot de la bouche, comme si ce gros nounours s'étonnait que quelqu'un puisse s'intéresser à sa personne. Et quand il lui proposa de le suivre et de le photographier dans sa maison et sur son lieu de travail, Francis accepta sans hésitation, mais le considéra comme un extra-terrestre.
Il n'y avait rien d'obscène dans sa démarche. Il avait rarement rencontré un type de sa trempe, et se demandait comment avec un tel physique on arrivait à exister dans notre civilisation de ce début de XXIeme.
La norme, tyrannique, s'imposait partout dans notre quotidien. Les canons de la beauté instrumentalisés par les publicitaires qui bombardaient notre univers d'images aguicheuses afin de transformer nos cerveaux grégaires en machines à consommer, ne traitaient cette différence que sous l'angle de la monstruosité. Pour mieux l'opposer au credo qui rassure.
Avec la complicité des médias, qui sous prétexte de distraire ou d'informer, jubilaient de présenter la chose comme une maladie, qu'on pouvait faire disparaître en s'imposant des régimes sévères mis au point par des spécialistes de plus en plus nombreux, et à coups de bistouris dans les cliniques de chirurgie esthétique très florissantes en ces temps de crise...
Les pouvoirs publics s'en mêlaient aussi. Le citoyen modèle se devait pour le bien de tous et de son patron de suivre une hygiène de vie sans alcool, sans tabac, sans sucre, sans gras. Sans toutes ces choses qui permettaient à des millions d'âmes de supporter leur sort dans ce monde confus. Et puis il y avait cette statistique qui affirmait que les gros étaient bien moins productifs que les autres.
Mais il n'obtînt pas de réponse claire à ses interrogations, car Francis vivait loin de tout ce tapage illusoire. Il habitait toujours chez sa mère, et n'avait rien à dire de particulier. Fataliste, sa vie simple et banale lui convenait. Il passait la plupart de son temps dans son tracteur où il sillonnait toujours les même champs. Et c'est là sur ces terres brunes et ensoleillées, vautré dans le siège de son tracteur qu'il paraissait se sentir le mieux. Il n'aspirait à rien d'autre. Et se montra totalement indifférent à l'objectif de l'appareil qui enregistrait son image.
Le silence domina cette curieuse rencontre. Et devint parfois pesant. Mais Francis s'en accommoda. Comme si ces instants passés ensemble lui suffisaient.
Depuis ils se croisaient quelquefois au supermarché ou au bistrot. Ils se saluaient discrètement, et Francis esquissait toujours en le regardant un léger sourire.