Etrangers
Photo T.FLAMAND
Lorsqu'il s'installa, deux ans auparavant, dans cette grande bastide au cœur de ce vieux village du sud, qui sentait bon la pierre d'autrefois, il croyait pouvoir s'éloigner définitivement du tumulte, de l'hypocrisie et de la suffisance des hommes.
la vie superficielle de Paris, son rythme effréné, et toutes ses tentations qui le piégeaient systématiquement, ne lui convenaient vraiment plus.
Ici, dans cette jolie région vallonnée, qui semblait avoir préservée ses racines paysannes, il pensait trouver des gens authentiques et vrais. Avec leur franc parlé, et ce bon sens si propres aux terriens qui manquait de plus en plus à notre civilisation décadente.
Il prenait à peine conscience de l'étendu du chaos qui venait de dévaster son existence, mais commençait à déblayer les ruines de son passé pour y poser les fondements d'une reconstruction naissante.
Les saisons reprenaient une signification sur ce bout de terroir parsemé de collines, couvertes de tournesols. Et il redécouvrait les petits plaisirs simples du quotidien... partager un verre de vin, préparer le barbecue pour y faire griller de généreux magrets.
Mais il déchanta rapidement. Les gens le regardaient d'un air bizarre. Et il comprit très vite qu'ils ne l'accepteraient jamais comme un des leurs. Mais il s'en foutait car sa tribut à lui, c'était sa chérie, les autres ne représentant que d'insignifiants figurants dans ce décors douçâtre.
Néanmoins il ne voulait pas se faire tout petit pour autant. Ce bourg et sa célèbre place que dominait sa maison lui appartenait aussi, et il n'était pas question dans son esprit qu'il change quoique ce soit à ses habitudes.
Mais c'était sans compter sur la curiosité malsaine de notre nature, car il devint dès le premier jour de son arrivée, l'attraction principale de ce bled où il ne se passait plus rien depuis des siècles.
Les gens n'aimaient pas ce qu'il représentait. Ses habits, sa coiffure et son oreille percée par une drôle de pierre, les dérangeaient. Ils avaient déjà vu ce genre de dégaine dans leur poste de télévisions ou de loin en ville, mais ils n'en voulaient pas chez eux. Ici on aimait voir passer les touristes exécuter furtivement la visite de la place, recommandée dans tous les guides, mais on avait peur de ceux qui voulaient s'y attarder.
Lui se sentait de plus en plus épié. Et ça l'agaçait, car sa vie n'avait rien d'extraordinaire. Il ne comprenait pas pourquoi ces vantards qui se prenaient pour des petits marquis locaux, ces vieux que plus personne ne remarquait et tous ces pauvres types qui n'avaient jamais pris l'avion, le scrutaient ainsi pour déblatérer de la sorte sur sa face.
Il était déçu de les considérer comme des gros cons, et de constater qu'ils ne valaient pas mieux que ces imbéciles de citadins qui eux, au moins avaient le mérite de vous ignorer.
Il aimait écouter de la musique et parfois, rien que pour les emmerder il ouvrait en grand les imposantes fenêtres de son salon qui donnait sur la Halle, et balançait à fond « Get up stand up » de Bob Marley. Et ça l'amusait, car il percevait comme de la frayeur sur la tête des gens, car ici on m'aimait pas les nègres.
Et ce soir là, il avait le sentiment qu'ils avaient organisé cette fête de village juste devant chez lui, uniquement pour se venger. Ils buvaient de la bière et du vin, riaient grassement, criaient comme des sauvages, et dansaient des valses ringardes sur des airs de musette même pas jolis. Mais tout son être rejetait en bloc cette image d'Épinal qui devait en séduire plus d'un.
Il parlait la même langue qu'eux, vivaient dans me même pays qu'eux, et habitait le même village qu'eux, mais il avait vraiment l'impression d'être face à des étrangers qu'il ne comprendrait jamais. Il avait envie de les bousculer, de leurs parler du monde, des rastas, de Coltrane, de Bob Dylan, et de tous les autres, mais il savait que cela serait peine perdue. Alors il descendit les rejoindre, se planta devant eux et se contenta de les photographier.