Aux portes de l'enfer...
1994 Pont de la Ruzizi, reliant le Zaïre et le Rwanda Photo P.QUEROU
Depuis mon arrivée dans cette étourdissante région des grands lacs, j'éprouvais un sentiment emprunt de confusion et d'anxiété. Paris l'arrogante, quittée moins de 36 heures plutôt, paraissait déjà ne plus exister. Et ce que je découvrais, dans cette partie délabrée de l'est du ZaÏre déclinant de Mobutu, me déconcertait à chaque instant. Je connaissais l'Afrique, mais dans ce Kivu à la fois envoûtant et inquiétant tout semblait chaotique.
Depuis Goma, il régnait comme une sorte de menace invisible qui planait au dessus de la tête de chacun, mais je n'arrivais pas encore à déterminer sa nature...
Et puis tous ces blancs, militaires comme journalistes qui débarquaient en masse avec leurs beaux habits et leurs coûteux matériel, dans cette minuscule province de la planète, passage incontournable pour accéder au Rwanda, ajoutaient à ce malaise une dimension obscène...
J'avais l'impression d'assister à un étalage. Celui de la condition humaine occidentale bien pensante et bien nourrie, qui s'appropriait tout sur son passage sans même se rendre compte de l'état de la décomposition de la société locale qu'elle traversait, bruyante, dans l'indifférence la plus totale...
Cela faisait bien longtemps que les autochtones n'avaient assisté à pareil spectacle. Ces derniers mois, le fleuve ne leurs avait offerts que des cadavres gonflés déformés et mutilés, et les riches touristes, attirés d'ordinaire par les gorilles et les nombreuses espèces rares, renfermés dans cet écrin précieux, avaient déserté ces mystérieuses collines qui dominaient le lac Kivu... Les privant ainsi de toute source de revenu...
Dans cette contrée, seule la kalachnikov donnait du pouvoir et de l'importance. Avec ce truc là dans les mains on vous écoutait toujours. Et puis Kinshasa, la capitale de ce vaste état se trouvait loin de l'autre côté. Et tout le monde savait à Bukavu comme partout dans le Kivu que le pouvoir se foutait royalement de la destinée des habitants de ce trou du cul du monde, qui recelait pourtant des trésors qui en engraissaient d'autres qu'ils n'avaient jamais vu...
Car ici les gens ignoraient ce que signifiaient des termes comme, sécurité sociale, rmi, grève, emplois stables, éducation, "égalité "... tous ces droits élémentaires et devenus ordinaires dans notre civilisation de nantis qui ne se réalisait que dans le superflu.
Non ils n'avaient quasi rien. Il ne leurs restait que les vestiges poussiéreux de la colonisation, et l'énergie que produisait leurs corps. Ils survivaient au jour le jour, en partageant le peu qu'ils possédaient. et fidèles à leurs croyances ancestrales, remerciaient chaque matin les esprits de leur offrir une nouvelle aube...
Mais nous n'étions pas venus pour eux... L'humanité s'en fichait de leur sort, il n'y avait rien de spectaculaire à ça. Mais pour ce qui se passait en face, de l'autre côté du fleuve, et que la mort d'Ayrton Sena avait occulté un temps. On parlait de centaines de milliers de morts, massacrés dans des conditions épouvantables en moins de trois mois, et la communauté internationale qui paraissait découvrir ce petit pays venait enfin de réagir non plus pour stopper, mais constater les crimes...
Dans le combi VW que conduisait André notre chauffeur zaïrois, je me sentais nerveux et me rongeais les ongles des mains. Sur le passage du convoie qui traversa lentement les rues défoncées de Bukavu, des femmes, des hommes et des enfants nous dévisageaient, le regard tantôt médusé, tantôt méfiant. Agglutinés sur les bords, en palabrant de bon coeur. Et lorsque nous nous engageâmes sur le pont qui enjambait la Ruzizi, le malaise s'amplifia...
En voyant au loin ces types qui avaient dû participer aux meurtres, j'eus l'impression que des gémissements et des cris d'horreur résonnaient dans ma tête...